LA MÉMOIRE BRÛLE


Georges Didi-Huberman

 

C’est une exposition modeste dans ses dimensions et le nombre des oeuvres qui y sont présentées. Elle voudrait cependant évoquer un problème philosophique fondamental touchant aux rapports entre l’image et le temps — il vaudrait mieux dire entre les images (dont les genres varient à l’infini) et les temps (qui sont toujours pluriels et savent coexister dans chaque oeuvre d’art). Je l’ai conçue comme un « poème » issu du grand travail intitulé Atlas et présenté à Madrid puis en Allemagne en 2010-2011 dans les vastes espaces du Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía, du ZKM de Karlsruhe ou de la Sammlung Falckenberg à Hambourg.


Dans la langue française (je ne sais pas si en chinois il y a quelque chose d’équivalent), on exprime souvent les différences de temporalités avec des mots « sensoriels », par exemple des mots évoquant le froid ou le chaud. L’oubli est froid comme la mort. Le présent brûle (on parle, par exemple, d’une « actualité brûlante ») et le désir également (on dit : « je brûle de désir »). Cette exposition voudrait suggérer que la mémoire brûle elle aussi : qu’elle n’est pas réductible à une collection de souvenirs froidement rangés les uns à côté des autres, mais qu’elle est, justement, indissociable du présent et du désir (qui nous tend vers le futur). Le désir des révolutionnaires français en 1789 n’était pas dissociable d’une mémoire de l’Antiquité romaine que portait avec lui le simple mot « république ». C’est la meme chose dans l’histoire de l’art : on n’invente rien en faisant seulement table rase. Pour inventer — créer un futur, une situation nouvelle —, il faut reconfigurer la mémoire, comme lorsque Marcel Duchamp délaissa la peinture à l’huile (une invention de la Renaissance) pour se lancer dans la fabrication du fameux Grand Verre qui utilise exactement la technique du vitrail (une pratique du Moyen Âge). On crée le nouveau non pas en oubliant son passé, mais en repensant sa généalogie d’une façon qui puisse échapper aux conformismes — aux glaciations — d’une mémoire qui ne serait plus « vive ».


C’est Aby Warburg — un lecteur de Nietzsche et de Freud — qui a ouvert la voie de cette dynamique de la mémoire dans le domaine de l’histoire de l’art en tant que discipline savante (au-delà, donc, des problèmes habituels de traditions ou d’influences historiques). On expose ici quelques-unes des planches de son atlas d’images Mnémosyne, nom de la déesse antique de la mémoire, ainsi qu’une partie de sa collection d’images liées à ce qui était pour lui l’« actualité brûlante » par excellence, à savoir la Première Guerre mondiale. On découvre dans ces collections d’images ce que Warburg nommait le travail des «survivances » et des « migrations » dans chaque présent historique et dans chaque image de l’histoire.


Les deux oeuvres d’Arno Gisinger, photographe autrichien, sont une réponse contemporaine à la problématique de Warburg et à ses inventions formelles : la première revient sur un extraordinaire carnet de travail de Jacob Burckhardt, cet historien dont Nietzsche lui-même, ainsi que Warburg et Wölfflin (à savoir les deux créateurs de l’histoire de l’art moderne), se déclaraient les disciples. La seconde est une bande quasiment « cinématographique » d’images réalisées par Gisinger à partir de l’exposition Atlas, comme un montage où apparaissent les contrastes, les analogies et les correspondances entre des oeuvres d’art venant d’horizons et de temps fort divers.


Pascal Convert, artiste français — il est sculpteur, mais aussi vidéaste, écrivain, documentariste et historien —, travaille depuis longtemps sur la question de la mémoire. Il donne son propre « atlas » des guerres modernes dans le montage vidéographique Direct-Indirect. Mais il procède aussi en sculpteur puisqu’il réalise avec des livres ce que les sculpteurs anciens faisaient avec les modèles de cire pour les fondre en bronze : il réalise ainsi de fascinantes bibliothèques en cristal fondu à l’intérieur duquel un livre réel — un morceau de la mémoire — aura brûlé.


Nous présentons enfin trois oeuvres vidéographiques de Harun Farocki ayant trait aux mêmes questions: dans Nicht löschbares Feuer (1969), Farocki présente sobrement sa protestation devant la guerre du Vietnam en tenant devant la caméra une conférence très documentée sur le napalm et en se brûlant lui-même le bras avec une cigarette, comme pour identifier l’acte de mémoire avec une brûlure. Dans Aufschub, il restitue avec une sobriété implacable — et d’autant plus émouvante — les fragments d’un film réalisé dans un camp de concentration nazi. Dans Übertragung, enfin, il réfléchit en anthropologue sur la transmission des gestes humains dans des contextes culturels très dissemblables. Occasion pour nous, également, de faire un hommage — un acte de mémoire — à ce grand artiste récemment disparu.


Comme le feu, la mémoire nous brûle pour le meilleur ou pour le pire : aux choses du passé elle restitue une chaleur vivante et nécessaire. Ou bien elle dévaste tout et nous rend fous, si nous échouons à faire de sa puissance un libre exercice.











姓名

立即订阅